Une cabane

Aujourd’hui, nous allons parler de pipi-caca.

« Ah ! Ah ! » se réjouit la petite voix intérieure de ceux qui ont su ou n’ont pas pu s’empêcher de garder une âme d’enfant. « Beurk » dit celle de ceux qui ont gardé la même âme mais ont perdu le sens de la rigolade qui allait avec. « Intéressant ! » se disent les curieux. « Voilà enfin un vrai sujet ! » s’exclame celle des plus scabreux et/ou des plus impliqués dans les sciences humaines et environnementales.

Et vous, que dit-elle, votre petite voix ?

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Un fort vent d’automne dégoutte les branches trempées de pluie des arbres dont les silhouettes menaçantes se découpent sur un ciel qui roule de sombres nuages.

« Pierre, si tu as envie, va dans la cabane »

J’ai envie, oui. D’aller dans la cabane ? Non, pas trop. J’ai six ans et si j’adore mon grand-père Dedi, son gros ventre et sa tendresse bourrue, je redoute sa cabane au fond du jardin. Un trou, du papier journal pendu à un clou rouillé, des planches disjointes qui invitent le vent glacé à chatouiller mes fesses nues. Un trou qui dans mes yeux d’enfant est énorme et va sans doute m’avaler et m’engloutir au fond de cette masse odorante et informe.

Ce n’est qu’à la fin de leur vie que mes grands-parents slaves qui avaient connu deux guerres et un exil apatride, acceptèrent d’installer des toilettes et une salle de bain dans leur maison. « Potchemou[1] ? On arrrive bien à laver corrps dans la bassine. » disait Baba. Une grosse bassine en zinc posée au centre de la toile cirée de la cuisine, remplie avec la bouilloire que chauffait le poêle à bois. Ah ! le plaisir de l’eau toujours trop froide ou trop chaude… Mais que n’égalait pas celui de la cabane au fond du jardin.

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Si l’idée de parler de ce sujet m’est venue, c’est que lundi dernier était la journée mondiale des toilettes. Quelques chiffres issus du site des Nations-Unies :

  • Environ 60 % de la population mondiale – soit 4,5 milliards de personnes – n’ont pas de toilettes à la maison.
  • 1,8 milliard de personnes boivent de l’eau potable non améliorée sans protection contre la contamination par des matières fécales.
  • 1/3 des écoles dans le monde ne disposent pas de toilettes – un problème qui s’aggrave pour les filles pendant la période de menstruation.
  • 900 millions d’écoliers dans le monde ne disposent pas d’installations pour le lavage des mains – ce qui favorise la propagation de maladies mortelles.

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S’il est bien une chose qui distingue deux pays, autant que leur manière de manger (cf « Miam ! », notre article sur la nourriture balinaise), c’est bien leurs toilettes. Au cours de notre périple asiatique, nous avons pu par exemple découvrir le raffinement japonais en la matière (qui a dit fécale ?). Aller aux toilettes au Pays du Soleil Levant est une aventure de très haute technologie. Pensez ! Un couvercle qui se relève à votre entrée, une lunette chauffée à douce température, de la musique et des LED, un abattant désodorisant, des douchettes lavante et intime intégrées et paramétrables en orientation, température et intensité ; le tout programmable avec mémorisation des réglages pour plusieurs personnes… Certains ont même une télécommande. Évidemment, tout est rédigé en kanjis, sinon, ce serait moins drôle pour nous. Je pense qu’à la fin de notre séjour nippon, à force d’essais-erreurs, nous commencions tout juste à maîtriser l’ensemble des fonctions.

A Bali, nous avions déjà été surpris par la propreté des toilettes. La vocation quasi-exclusivement touristique de l’île n’y est pas pour rien. Là-bas, point de papier mais des douchettes. On s’y fait ! De même que l’on s’habitue à l’idée que la cuvette des toilettes règne au milieu de la salle de bain dont le sol entier sert de bac à douche. J’imagine le désespoir des Balinais recherchant en vain la douchette dans leur chambre d’hôtel parisien.

Nous avons pu aussi apprécier la qualité des toilettes dans un pays que je ne nommerai pas pour ne pas spoiler la suite de notre récit de voyage. (J’ai cherché un équivalent français de spoiler, pas facile ! Mais il s’avère que si « spoil » est un mot d’origine anglaise, ce mot vient lui-même de l’ancien français « Espollier », qui vient lui-même du latin « spoliare » signifiant « voler, dérober ». L’honneur est sauf !) Dans cette contrée magnifique, on trouve des toilettes propres partout. Même au fin fond des parcs, sur le moindre parking isolé au creux d’une vallée ou au passage d’un col. Le tout toujours gratuit. Cela peut sembler normal. Après tout, les toilettes publiques sont un service… public, non ? Donc gratuit et pour tous. Pourtant…

Signs for toilets from around the world are displayed at The Plumbing Museum in Watertown

En France, une boîte néerlandaise, 2theloo, a repris sous son label français Point WC l’essentiel des toilettes parisiennes (Champs-Elysées, Madeleine, gares parisiennes…). Elle propose des toilettes au service irréprochable… pour un tarif allant de 80 centimes à 2 €uros. Pour les vieux schnoks comme moi, cela représente quand même plus de 13 francs ! Cette même entreprise s’était fait connaître en 2015 pour avoir refusé de reprendre les dames-pipi de l’ancien prestataire parisien dont certaines avaient 30 ans de métier. Cette pratique de revente des toilettes publiques à des entreprises privées « à haut niveau de prestation » se généralise partout sur le territoire. Ainsi, en France comme dans de plus en plus de pays « civilisés », boire de l’eau de qualité, manger sainement, se chauffer, se déplacer, profiter de toilettes propres, et bientôt respirer un air pur, tout cela devient un luxe.

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En France justement, se trouve notre nouveau home, une péniche sur le Canal du Midi. À bord, pas de toilettes chauffantes et programmables, ni sèches (on y pense) mais un simple sanibroyeur qui rejette le tout dans le canal. Je devine facilement votre air outragé. Mais c’est oublier un peu vite un fait tout simple. Nos déjections vont simplement rejoindre celles des canards, écureuils, poissons et autres batraciens qui vivent dans cet écosystème. La nature filtre et recycle naturellement et en permanence. Ce n’est pas de rejeter nos déchets dans la nature qui pose un problème ! C’est la quantité et la qualité de ces déchets.

La quantité. Quand du temps de Baba et Dedi, tout le monde disposait d’une cabane au fond du jardin, y avait-il un problème environnemental ? Les toilettes sèches reprennent ce principe en l’améliorant puisqu’elles en suppriment les inconvénients et permettent en prime la création d’engrais naturel. C’est d’ailleurs ce que préconisent les Nations-Unies : des toilettes et des systèmes d’assainissement qui fonctionnent en harmonie avec nos écosystèmes. Cela est hélas compliqué par une urbanisation généralisée de l’humanité qui a à ce jour atteint 55% (70% prévu en 2050).

La qualité. Si aujourd’hui, malgré le traitement des eaux usées, les poissons changent de sexe et de comportement, si des bactéries deviennent hyper-résistantes aux traitements, si certaines algues prolifèrent, c’est bien parce que l’on retrouve dans les eaux de rivière et les nappes phréatiques, des phosphates, des nitrates. des molécules de médicaments (notamment hormones, neuroleptiques et antibiotiques)… Réduire la consommation de ces molécules et utiliser des produits ménagers naturels tel le vinaigre ou à défaut labellisés Ecocert est une première étape. Imposer aux industriels la réduction drastique des emballages notamment plastiques, revenir aux principes simples du vrac et des consignes, en sont d’autres. Les pistes sont nombreuses et les solutions existent.

La nature ne nous a pas attendu pour rigoler des histoires de pipi-caca.

 

 


[1] « Pourquoi faire ? »


Pour aller plus loin :

Image en une : Des enfants du village Mansourey en Sierra Leone nettoient les toilettes de l’école primaire.

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